Sommaire numéro 15
Combattre le crime, ou divertir ?
Philippe Godard
Suicides chez France Télécom : drame social et résistance ouvrière
Alain Cuénot
Contre l’idéologie de la communication
Armand Mattelart
Les commissions : un instrument de dépolitisation
Laurent Paillard
Démo-a-cratie participative et développement durable
Romain Felli
La peur
Yvon Bureau
Pouvoir d’achat : camouflage statistique
Pierre Concialdi
L’affaire Tarnac : la fin du politique, ou le règne de l’image
Tülay Umay et Jean-Claude Paye
Eloge du « savoir utile »
Michel Desmurget et Pierre Baraduc
Contre l’idéologie de marché
Jean-Pierre Lemaire
La gauche au défi de relever la nation
Jean-Luc Pujo
Peut-on croire à la lutte contre la fraude fiscale ?
Jean-Claude Paye
Le coin des sophistes
Laurent Paillard
Qu’est-ce que la révolution ?
Frédéric Thomas
L’antisémitisme de gauche : histoire d’un paradoxe
Michel Dreyfus
Comment lire Michel Houellebecq ?
Bruno Viard
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Combattre le crime, ou divertir ? (extrait)
Philippe Godard, Essayiste
Qui se souvient des journaux télévisés de la tant honnie
ORTF ? Les faits-divers n’y occupaient qu’une bien
petite place par rapport à aujourd’hui. Ce beau succès
médiatique sur le long terme n’est-il qu’un hasard ?
Dans une enquête oubliée, destinée
à préparer le fameux rapport
Peyrefitte Sécurité et
Liberté de 1981 (et la loi du même
nom, votée juste avant l’arrivée au
pouvoir de Mitterrand), figure une
intéressante analyse de la montée de la
criminalité. Les auteurs, des philosophes
comme Jacques Ellul, des analystes
comme Jean Fourastié, ou
encore des sociologues et psychologues,
indiquaient qu’ils ne constataient
aucune corrélation entre la montée
du chômage et celle de la délinquance.
Ils avaient épluché les rapports,
consulté les chiffres, et
concluaient que la seule évidence était
que la délinquance progressait au
même rythme que le temps d’antenne
que lui réservaient les télés et les
radios. Bien sûr, on pourrait dire que
les médias se sont mis à parler de plus
en plus de la délinquance au fur et à
mesure que celle-ci augmentait. Et il
est impossible de jamais trancher dans
ce genre de dialectique de la poule et
de l’oeuf.
Cependant, on peut au moins affirmer,
en nous appuyant sur de nombreuses
enquêtes, que le sentiment
d’insécurité est, en France, aussi élevé
dans les régions dans lesquelles la
délinquance est faible que dans celles
(Île-de-France et PACA notamment)
où elle est la plus élevée. Cela prouve,
sans l’ombre d’un doute, que le sentiment
d’insécurité se propage d’une
façon qui n’a plus grand-chose à voir
avec le bouche-à-oreille local, puisque
ce malaise dépasse les limites du village,
de la ville et même de la région.
De là à accuser les médias nationaux, il
n’y a qu’un pas. Allons un peu plus
loin.
En partant du principe que toute
société reste d’une complexité inextricable
en ses moindres détails, nous
pouvons remarquer que l’industrie du
fait-divers sert les médias, lesquels
font leurs choux gras des viols en
réunion, des serial killers et des actes
de barbarie commis çà et là par des
individus qui ne représentent, fort heureusement,
que d’infimes exceptions.
Là où le doute nous assaille, c’est
lorsque nous faisons intervenir un
autre acteur, qui jusque-là restait dans
l’ombre : l’État. Est-ce le crime que
l’État veut voir diminuer en augmentant
les forces de police et les peines de
prison ? Est-ce bien la liberté que l’on
veut garantir par la sécurité des
citoyens ?...
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Suicides chez France Télécom : drame social et résistance ouvrière (extrait)
Alain Cuénot, Philosophe
Il faut considérer avec attention les réactions des sociologues du travail, des
représentants syndicaux et politiques à la vague de suicides, vingt-quatre
en dix-huit mois, qui ont frappé les salariés de FranceTélécom. On constate
avec effarement la frilosité de leurs conclusions dans leur appréhension du
système capitaliste et de son implacable logique d’exploitation salariale.
Dans le cadre d’interventions
publiques à la radio et à la télévision,
plusieurs sociologues
nous déclarent qu’il existe bien un problème
de gestion du personnel, résultat
majeur d’une politique managériale
visant à un surtravail forcé préjudiciable
aux salariés, mais ils
s’empressent d’ajouter que la majorité
des entreprises ne sont heureusement
pas construites sur ce modèle ; d’autres
s’attachent à mettre l’accent sur la
nature psychique de la souffrance au
travail, réduisant l’hyperproduc -
tivité imposée à un mal-être individuel.
Certains, plus inspirés, pointent
du doigt la question de la mise
en concurrence des salariés entre
eux, entraînant une incapacité à
opposer une résistance concertée
aux manoeuvres des managers.
Pour l’ensemble de ces chercheurs,
le capitalisme mondialisé ne paraît
pas frapper durablement les
travailleurs et son système d’alié -
nation demeure un phénomène
limité dans le temps et relativement
exceptionnel.
Du côté du monde syndical, la
confusion des propos est tout aussi
confondante. Plusieurs responsables
avouent leur impuissance
devant cette vague de suicides et
expriment leur désarroi devant
l’impossibilité de définir une nouvelle
stratégie de lutte sociale face
aux dernières formes de souffrance
inédites qui frappent la maind’oeuvre
en général. Bernard Thibault,
secrétaire général de la CGT,
se contente d’expliquer sommairement
qu’il existe bien une financiarisation
des entreprises préjudiciables
aux travailleurs, et demande
impérativement que l’État assure
ses responsabilités en tant
qu’actionnaire de France Télécom.
François Chérèque, secrétaire
général de la CFDT, de son côté,
constate que « le passage à l’acte
révèle un malaise interne à
l’entreprise préoccupant ». Seuls
les délégués régionaux de Sud font
exception, au coeur de ces déclarations
lénifiantes, en stigmatisant
avec une émotion non feinte le
cynisme et la brutalité des
méthodes des managers, générant
une dégradation irréversible du
salarié et de sa dignité d’être
humain. Comble de l’hypocrisie, le
bureau de la CGT appelle solennellement
à manifester « pour un travail
décent » pour répondre au mot
d’ordre des syndicats européens !...
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Contre l’idéologie de la communication (extrait)
Armand Mattelart, Sociologue
Les technologies de l’information et de la communication
comme voie de sortie de crise : tel fut
le leitmotiv qui incita dans la seconde moitié des
années 1970 les gouvernements des pays industriels
à développer des stratégies volontaristes
de réindustrialisation. La crise, en l’occurrence,
c’était celle ouverte par le double choc pétrolier,
et que le rapport emblématique de Simon Nora et
Alain Minc sur l’« informatisation de la société »
(1978) n’hésitait pas à caractériser comme une
« crise de civilisation ». Une double crise
diagnostiquée comme celle du modèle de croissance
et du mode d’organisation de la volonté
générale.
Dans les décennies 1980-1990,
les discours techno-utopiques
n’eurent de cesse
d’annoncer l’avènement de la
« société globale de l’information »
et de la promouvoir comme paradigme
dominant du changement
social et caution d’un monde plus
libre, plus solidaire, plus transparent.
Au lieu de refonder les systèmes
de solidarité mis à mal par la realpolitik
libre-échangiste, le projet
déterministe de connectivité numérique
n’a fait que recycler la norme
productiviste et consumériste dudit
modèle de croissance et ses
logiques socialement discriminatoires.
Les algorithmes et modèles
mathématiques des traders tirant
profit des architectures réticulaires
sans mesurer les effets externes de
leurs opérations toxiques sur la
société sont la caricature de la fuite
en avant vers une économie en
décalage par rapport aux besoins
humains fondamentaux et à la survie
de l’écosystème. Cette dérive
s’inscrit en droite ligne d’une
notion d’information comme quantité
de données, de data, tributaire
de l’ingénierie de la télécommunication
pour qui seule la tuyauterie
importe et qui se coupe de la culture,
comme production du sens.
La représentation univoque de
« la société de l’information » a
longtemps cheminé sans que les
citoyens aient pu exercer leur droit
à un vrai débat sur le projet de
société sous-jacent à cette notion
performative. Une catégorie
conceptuelle qui s’est construite
politiquement au rythme des crises
depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale, associée dès ses débuts à
la thèse de la fin des idéologies, de
la fin des intellectuels contestataires,
au profit de l’ascension irrésistible
des intellectuels « positifs », orientés vers la prise de décisions...
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Pouvoir d’achat : camouflage statistique (extrait)
Pierre Concialdi, Economiste
Dans un livre récent (Collectif Lorraine Data, Le
Grand Truquage), un collectif de statisticiens et de
chercheurs dénonce les usages dévoyés des statistiques
par les décideurs politiques. Ce phénomène
n’est pas nouveau, mais semble s’être accentué
ces dernières années avec un gouvernement qui
affiche ouvertement une « culture du résultat », ce
qui renforce le poids des indicateurs chiffrés dans
le débat public. L’ouvrage illustre ces dérives à
partir de divers exemples (chômage, pauvreté,
immigration, éducation, pouvoir d’achat, heures
supplémentaires, délinquance) en analysant à
chaque fois les méthodes mises en oeuvre dans ces
« petits arrangements » avec les statistiques.
En février 2008, 81 % des Français
déclaraient que leur pouvoir
d’achat avait baissé au cours de
l’année écoulée, contre 57 % un an
plus tôt. L’arrivée au pouvoir de
Nicolas Sarkozy ne semble donc
pas avoir changé la donne, loin de
là. Il est difficile de mettre en évidence
une volonté directe des pouvoirs
publics de peser sur les
chiffres, soit par la censure pure et
simple (cas de certaines statistiques
de l’Éducation nationale), soit par
un changement des modes de
comptage (cas des statistiques
administratives du chômage). En
matière de pouvoir d’achat, on peut
davantage parler d’un grand
camouflage qui s’appuie, dans une
large mesure, sur le « brouillard
statistique » qui s’est installé sur la
question des inégalités depuis une
quinzaine d’années.
On se souvient de la polémique
lancée début 2004 par Michel-
Edouard Leclerc, contestant la
mesure du pouvoir d’achat publiée
par l’INSEE. Le débat s’était alors
focalisé sur la hausse des prix dans la
grande distribution, phénomène
dénoncé par le ministre de
l’Économie, des Finances et de
l’Industrie de l’époque, un certain
Nicolas Sarkozy. Ce débat couvait
depuis le passage à l’euro intervenu
au début de l’année 2002. Le directeur
général de l’INSEE avait ainsi
reconnu qu’il existait un décalage
entre la hausse des prix mesurée par
l’INSEE et celle ressentie par les
ménages à travers les enquêtes
d’opinion et que ce décalage était
« historiquement élevé », du « jamais
vu depuis 1988 ».
La question de l’inflation constitue
bien sûr une des dimensions du pouvoir
d’achat. Avec le recul du temps,
deux constats émergent clairement.
Premièrement, il y a bien eu après le
passage à l’euro (début 2002) une
accélération de l’inflation. Sur
l’ensemble des cinq années qui ont
suivi, les prix ont augmenté de 10 %,
en moyenne, contre 5,7 % au cours
des cinq années précédentes. Les
Français n’ont pas été victimes d’une
illusion d’optique. Deuxièmement,
les travaux effectués par l’INSEE à la
suite de cette polémique ont montré
que, depuis le passage à l’euro, les
hausses de prix avaient aussi pesé
davantage sur les ménages les plus
modestes. Auparavant, elles étaient
beaucoup plus homogènes et l’on
observait peu d’écarts selon le niveau
de revenu des ménages...
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Éloge du « savoir utile » (extrait)
Michel Desmurget et Pierre Baraduc, Chercheurs en neurosciences à l’INSERM et au CNRS
Le libéralisme est une idéologie pragmatique. Sa culture
est celle du résultat. Il faut que les investissements
rapportent. Ce credo a récemment trouvé sa
pleine application dans les réformes qui ont frappé
notre système éducatif. L’école a ainsi été priée de
recentrer son action sur les « savoirs fondamentaux
» pendant que l’université se voyait sommée de
proposer des formations « professionnalisantes »,
ouvertes sur « l’entreprise ». Selon les termes
mêmes de notre président : « Vous avez le droit de
faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a
pas forcément à payer vos études de littérature
ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux
places. Les universités auront davantage d’argent
pour créer des filières dans l’informatique, dans les
mathématiques, dans les sciences économiques. »
« Les recherches scientifiques ou
les idées expérimentales peuvent
prendre naissance à l’occasion
d’observations fortuites et en
quelque sorte involontaires, qui se
présentent à nous soit spontanément,
soit à l’occasion d’une expérience
faite dans un autre but. »
Claude Bernard, Introduction à
l’étude de la médecine expérimentale (1865)
Dernièrement, la fièvre utilitariste
a étendu sa logique
aux institutions de
recherche. Au coeur des objectifs
affichés par Nicolas Sarkozy et sa
ministre Valérie Pécresse : accroître
le « financement privé de la
recherche », recentrer l’effort sur
« deux ou trois thématiques stratégiques », et se lancer dans une
« logique de projet ». Afin de
vendre la réforme plus aisément,
nos gouvernants ont ajouté à leurs
discours quelques éléments susceptibles
de discréditer la recherche
publique et son troupeau de fonctionnaires
improductifs, gaspilleurs,
allergiques à toute forme
d’évaluation et accrochés à leurs
privilèges tels des arapèdes aux
rochers de Provence (une approche
déjà utilisée avec succès pour
l’école et l’hôpital). Même « nos »
prix Nobel furent réquisitionnés à
charge comme autant de contreexemples
d’une médiocrité généralisée
(« des arbres cachant la
forêt »). Secouer ce microcosme
sclérosé était devenu indispensable
pour gagner la « bataille de
l’intelligence » et préserver l’écot
du « Français qui se lève tôt ».
La charge présidentielle fut
l’occasion d’affirmer une conception
de la recherche vue comme un
sport de haut niveau, nécessitant
d’âpres sacrifices afin d’atteindre
« l’excellence ». La métaphore
n’est pas anodine, tant elle exalte la
compétition, l’individualisme, la
tactique de court terme, à l’opposé
des valeurs qui fondent le travail du
chercheur : la curiosité, la coopération,
l’émulation, la construction et
la transmission de savoirs patiemment
accumulés. Et si le contrôle
antidopage est aléatoire en sport, il
est impossible en science. Pourtant,
la culture du résultat immédiat et la
logique des « contrats de projets »
rend la fraude toujours plus tentante.
Nombre d’exemples récents
l’ont malheureusement montré à
tous les niveaux de la pyramide
scientifique...
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Contre l’écologie de marché (extrait)
Jean-Pierre Lemaire, Signataire de l’Appel pour une gauche écologiste
Les récentes polémiques sur la taxe carbone
ont mis en lumière les difficultés rencontrées
pour introduire des mesures écologiques
dans des structures dominées par
l’activité marchande. Depuis l’effondre -
ment du « communisme réellement existant
», droite et gauche communient allégrement
dans la nouvelle religion de
« l’économie sociale et écologique de marché » (déclaration de principe du PS).
Le marché est censé représenter une
technique naturelle quasiment neutre
et scientifique susceptible d’apporter à
chacun prospérité et équilibre. Dès lors, il est
tentant, face à la montée des périls sur
l’environ nement, de faire appel à une si belle
méthode pour résoudre les problèmes cruciaux
de l’humanité sans changer les
modèles de production en vigueur. C’est
oublier un peu vite que le marché est d’abord
une idéologie, une illusion destinée à faire
oublier le capitalisme avec son lot de crises et
de dérives financières pour promouvoir un
« bon marché » synonyme d’efficacité et de
démocratie.
Cette prétendue neutralité est en soi un des
avantages de l’opération de camouflage
comme le déclare J. K. Galbraith : « Il eut été
plus difficile en fait de trouver un nom plus
vide de sens et ce fut l’une des raisons de ce
choix ».
Les écologistes radicaux dénoncent depuis
un moment les impasses d’un capitalisme
Vert symbolisé par Nicolas Hulot, Daniel
Cohn-Bendit ou Yann Arthus-Bertrand. Le
journal La Décroissance rappelle régulièrement
le financement par des entreprises
d’activités en faveur de l’environnement.
Pourtant ce sont les mécanismes mêmes de
l’écologie de marché qu’il faut interroger en
tentant d’en mettre en lumière les limites à
travers une synthèse des travaux de plusieurs
économistes hétérodoxes.
Les principes de l’écologie de marché sont
anciens. Ils partent du postulat du primat des
prix pour orienter les choix de production et
de consommation. Or, le marché ne se trouve
pas en capacité de prendre en compte certains
effets externes comme les dégâts portés
à l’environnement. N’ayant pas de prix
immédiats, ceux-ci ne sont pas intégrés dans
le calcul économique classique. Néanmoins,
il est facile de s’apercevoir que la réparation
des pollutions constitue un coût pour la collectivité
(qu’on songe au ramassage des
algues vertes sur les plages bretonnes). Il faut
donc orienter les décisions en « internalisant
les effets externes », c’est-à-dire en donnant
en quelque sorte un prix à l’environnement.
Deux approches sont envisagées : soit une
taxe, proposée dès 1920 par Arthur Pigou, soit
l’instauration de droits de propriétés ou
d’usages négociables sur les biens environnementaux.
C’est le sens de la mise en place de
droits d’émission de tel ou tel gaz à l’origine
des pluies acides ou de l’effet de serre. Dans
le cas d’une taxe écologique, l’objectif est
d’inciter le consommateur à changer de comportement
en agissant sur les prix. On remarquera
que l’entreprise se trouve ainsi exonérée
de toute responsabilité, puisque le coût supplémentaire
est supporté par l’utilisateur final.
Nous disposons désormais d’une expérience
de ces principes à travers la mise en
place à partir de 2005 du protocole de Kyoto
relatif à la réduction des gaz à effets de serre.
Pour ne prendre que le marché d’échange des
crédits d’émission, la possibilité laissée
d’obtenir des droits à bas coûts pour des
émissions « évitées » dans les pays de l’Est
(MOC) ou du Sud (MDP) a produit de multiples
effets pervers en terme de conséquences
sociales et d’injustices 1. Encore plus
frappant, dans la logique spéculative qui est
au coeur du système, les droits d’émission ont
vu surgir des marchés dérivés et même des
hedge funds, consacrés au carbone dont on
connaît désormais le caractère profondément
nocif. Au total, Attac enfonce le clou : s’ils
n’ont pas permis de réduire les émissions, les
marchés du carbone ont en revanche
dédouané les pays riches de la reconversion
nécessaire...
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Peut-on croire à la lutte contre la fraude fiscale ? (extrait)
Jean-Claude Paye, Sociologue
Le projet de Loi de Finances de 2009 prétend
s'attaquer aux trusts montés par des particuliers.
Après le coup de canif porté au secret bancaire, estce
la preuve que le gouvernement de Sarkozy a
choisi de durcir son arsenal contre la fraude
fiscale? Ce n'est pas sûr. Comment pourrait-on à la
fois vouloir épargner fiscalement les plus riches et
faire régner la justice sociale ?
La banque suisse UBS et le
fisc américain ont signé un
accord ce 19 août 2009, qui
met fin momentanément à l’affaire
de fraude fiscale qui les opposait. Il
permet à la banque d’échapper à un
procès. Cependant, UBS doit transmettre
les noms de quelque 4 450
titulaires de comptes de contribuables
américains soupçonnés de
fraude fiscale. Ces données seront
transmises par la voie officielle de
l’entraide administrative. Les autorités
helvétiques ont ainsi légalisé
le nouveau rapport de forces et le
fisc américain a obtenu l’aval de
celles-ci pour enquêter sur d’autres
banques suisses.
L’accord définit la taille des
mailles du filet avec lequel le fisc
américain va partir à la pêche aux
fraudeurs.
L’accord de février, par lequel la
banque UBS a d’abord accepté, au
mépris du droit helvétique, de
livrer à la justice américaine le nom
d’environ 250 clients qu’elle a
aidés à échapper au fisc US n’avait
pas arrêté la justice américaine. À
peine l’accord était-il signé que
celle-ci avait exigé que UBS livre
l’identité de quelque 52 000 clients
américains titulaires de « comptes
secrets illégaux ». Le nouvel
accord suspend ces exigences.
UBS, qui s’était déjà acquittée en
février d’une amende de 780 millions
de dollars et qui avait communiqué
à la justice américaine environ
250 noms de titulaires de
comptes, ne devra pas payer de
pénalités supplémentaires. L’admi -
nis tration US n’a en effet pas intérêt
à tuer un cheval de Troie qui l’a
jusqu’à présent si bien servie et
surtout qui peut lui être encore très
utile, vu la grande dépendance
d’UBS vis-à-vis du marché américain.
On doit ainsi s’attendre à de
nouvelles attaques étasuniennes
contre la place financière suisse.
L’action de l’administration étasunienne
contre cette banque helvétique
est l’utilisation d’une opération
contre l’évasion fiscale de
ses nationaux, afin de modifier, à
son avantage, les règles de fonctionnement
du système bancaire
mondial...
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Qu’est-ce que faire la révolution ? (extrait)
Frédéric Thomas, Historien
La société productiviste semble tarir la parole.
Nos poètes sont devenus muets, les tribuns ont
disparu. Frédéric Thomas nous propose de croiser
Marx et Rimbaud qui se rejoignent dans le projet,
au croisement de la politique et de la poésie, de
régénérer les êtres et le monde. Une réflexion
indispensable à l'heure où l'argument de la complexité
d'Edgar Morin et de la défunte Fondation
Saint-Simon déqualifie les gens de peu et forge
le recours aux spécialistes.
Qu’est-ce que faire la révolution
? Au cours de sa brève
participation à la Convention et
au Comité de salut public, durant la
Révolution française, Saint-Just est
hanté par cette question. Ne se satisfaisant
pas des réponses données alors, il
craint de faire la révolution à moitié et
de confondre celle-ci avec une nouvelle
« machine à gouvernement », et la
fin de la monarchie avec la fin de la
tyrannie. Il tente de répondre en
appelant à former les institutions
« auxquelles on n’a point pensé
encore », des institutions tant politiques
que civiles, qui touchent aux
moeurs, à l’amitié et même au bonheur
– dont il dira, dans son projet
de Constitution, qu’il s’agit d’une
idée neuve en Europe. Faire la révolution
revient alors à « changer et
finir » tout ce qui existe autour de
nous.
La jeunesse de Saint-Just, sa
fureur romantique et son parcours
fulgurant, le silence final aussi
– quand le 9 Thermidor, les hurlements
des députés interrompent son
discours au sein de la Convention, il
rejoint sa place, les bras croisés
comme par exprès, comme par défi
et garde le silence jusqu’à son exécution
le lendemain – ont parfois
fait penser à Rimbaud.
Le poète a écrit entre 16 et 21 ans,
entre rage et promesse, avant de
tourner le dos à l’écriture sinon au
monde. Il était habité d’une interrogation
similaire sur ce qu’être poète
et faire de la poésie veut dire, cherchant
du côté d’une révolution poétique,
de l’amour à réinventer et de
la vie à changer, une réponse.
L’intuition fondamentale du surréalisme
est d’avoir compris qu’il
existe des correspondances entre ces
deux interrogations, entre ces deux
révolutions. Elles participent d’une
même entreprise de bouleversement
du monde, dessinent les contours
d’un espace nouveau marqué par la
conjonction du mot d’ordre politique
de Marx – « transformer le
monde » – et de la formule poétique
de Rimbaud – « changer la vie ».
Mais à quoi bon revenir à ces
figures anciennes ? N’est-ce pas
accumuler l’impuissance de l’un,
l’incapacité de l’autre, l’échec de
tous les deux ? Confondre dans une
même dynamique surannée, dans un
même épuisement, la révolution, la
politique, la poésie ? Ne faudrait-il
pas plutôt, loin de ces projets par
trop encombrants et utopiques,
s’attacher à un mode d’action plus
modeste et pragmatique, plus classique
aussi, qui permette de réelles
modifications même transitoires ou
réduites ?...
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Comment lire Michel Houellebecq ? (extrait)
Bruno Viard, Professeur de littérature française
L’oeuvre de Michel Houellebecq est complexe,
pleine d’ironie et de pièges. Un peu de recul est
sans doute nécessaire pour l’évaluer après le
temps du scandale ou de l’engouement. La première
difficulté provient de l’existence de deux
voix bien distinctes dans ses romans, celle d’un
pornographe cynique pour qui il n’y a que le sexe
qui compte, et celle d’un moraliste austère qui ne
jure que par l’amour maternel et le sentiment de
la famille.
Certains lecteurs aiment à
être choqués, d’autre détestent.
Tous ont été servis.
D’abord avec la pornographie, ces
cons et ces bites, ces chattes et ces
vulves. Mais le sexe est triste,
hélas : beaucoup de masturbation
et de prostitution, beaucoup de fellations
aussi, mais guère de
couples, juste quelques tentatives
qui ne font que différer le moment
du suicide ou de l’asile psychiatrique.
De toute façon, tout le monde
abandonne tout le monde. Les
parents abandonnent leurs enfants
qui feront de même à leur tour. Le
partenaire sexuel est, lui aussi,
éjecté dès qu’il faiblit ou vieillit.
Le héros houellebecquien est un
solitaire incapable d’empathie
avec qui que ce soit, et qui jette un
regard féroce sur les ridicules de
ses voisins, ses collègues de
bureau dans Extension du domaine
de la lutte, les soixante-huitards en
vacances des Particules élémentaires
ou les membres d’un tour
operator dans Plateforme.
Volontiers envieux, le personnage
houellebecquien n’aime pas
les Noirs car ils ont le sens de la
fête et qu’ils ont plus de succès
auprès des filles. La fête dont on
est exclu est sans doute
l’expérience houellebecquienne
fondamentale. Les autres dansent
le slow et moi, je suis tout seul ! Je
ne peux pas participer, donc je critique
tout !
Ce héros suscite la pitié autant
que l’aversion. Quel lecteur n’y
reconnaît une part de lui-même ?
Beaucoup ont été touchés par la
sincérité de l’aveu. Et puis, il y a
des causes ! Le héros houellebecquien
a été repoussé par sa mère. Il
n’a pas reçu d’amour, en a été terriblement
frustré et ne peut désormais
donner ce qu’il n’a jamais
reçu. L’oeuvre de Houellebecq est
tout entière traversée par la question
de la filiation dans sa dimension
sociologique autant que dans
sa dimension psychologique. Car
c’est toute une génération qui a
plus ou moins connu un pareil syndrome
d’abandon. Si la libération
sexuelle a été vécue comme une
fête par la génération 68 (en simplifiant),
elle fut un désastre pour
la génération suivante qui hurle à
travers l’oeuvre houellebec -
quienne : « Ma mère, pourquoi
m’as-tu abandonné ? »...
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