Le Sarkophage - Journal d'analyse politique - Comprendre, c'est désobéir
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Numéro 15 en kiosque le 14 novembre 2009
Numéro 16 en kiosque à partir du 16 janvier 2010
Sommaire numéro 15

Combattre le crime, ou divertir ?
Philippe Godard

Suicides chez France Télécom : drame social et résistance ouvrière
Alain Cuénot

Contre l’idéologie de la communication
Armand Mattelart

Les commissions : un instrument de dépolitisation
Laurent Paillard

Démo-a-cratie participative et développement durable
Romain Felli

La peur
Yvon Bureau

Pouvoir d’achat : camouflage statistique
Pierre Concialdi

L’affaire Tarnac : la fin du politique, ou le règne de l’image
Tülay Umay et Jean-Claude Paye

Eloge du « savoir utile »
Michel Desmurget et Pierre Baraduc

Contre l’idéologie de marché
Jean-Pierre Lemaire

La gauche au défi de relever la nation
Jean-Luc Pujo

Peut-on croire à la lutte contre la fraude fiscale ?
Jean-Claude Paye

Le coin des sophistes
Laurent Paillard

Qu’est-ce que la révolution ?
Frédéric Thomas

L’antisémitisme de gauche : histoire d’un paradoxe
Michel Dreyfus

Comment lire Michel Houellebecq ?
Bruno Viard

Combattre le crime, ou divertir ? (extrait)
Philippe Godard, Essayiste

Qui se souvient des journaux télévisés de la tant honnie ORTF ? Les faits-divers n’y occupaient qu’une bien petite place par rapport à aujourd’hui. Ce beau succès médiatique sur le long terme n’est-il qu’un hasard ?
Dans une enquête oubliée, destinée à préparer le fameux rapport Peyrefitte Sécurité et Liberté de 1981 (et la loi du même nom, votée juste avant l’arrivée au pouvoir de Mitterrand), figure une intéressante analyse de la montée de la criminalité. Les auteurs, des philosophes comme Jacques Ellul, des analystes comme Jean Fourastié, ou encore des sociologues et psychologues, indiquaient qu’ils ne constataient aucune corrélation entre la montée du chômage et celle de la délinquance. Ils avaient épluché les rapports, consulté les chiffres, et concluaient que la seule évidence était que la délinquance progressait au même rythme que le temps d’antenne que lui réservaient les télés et les radios. Bien sûr, on pourrait dire que les médias se sont mis à parler de plus en plus de la délinquance au fur et à mesure que celle-ci augmentait. Et il est impossible de jamais trancher dans ce genre de dialectique de la poule et de l’oeuf.
Cependant, on peut au moins affirmer, en nous appuyant sur de nombreuses enquêtes, que le sentiment d’insécurité est, en France, aussi élevé dans les régions dans lesquelles la délinquance est faible que dans celles (Île-de-France et PACA notamment) où elle est la plus élevée. Cela prouve, sans l’ombre d’un doute, que le sentiment d’insécurité se propage d’une façon qui n’a plus grand-chose à voir avec le bouche-à-oreille local, puisque ce malaise dépasse les limites du village, de la ville et même de la région. De là à accuser les médias nationaux, il n’y a qu’un pas. Allons un peu plus loin.
En partant du principe que toute société reste d’une complexité inextricable en ses moindres détails, nous pouvons remarquer que l’industrie du fait-divers sert les médias, lesquels font leurs choux gras des viols en réunion, des serial killers et des actes de barbarie commis çà et là par des individus qui ne représentent, fort heureusement, que d’infimes exceptions. Là où le doute nous assaille, c’est lorsque nous faisons intervenir un autre acteur, qui jusque-là restait dans l’ombre : l’État. Est-ce le crime que l’État veut voir diminuer en augmentant les forces de police et les peines de prison ? Est-ce bien la liberté que l’on veut garantir par la sécurité des citoyens ?...

Retrouvez la suite de cet article dans le numéro 15 du Sarkophage, en kiosque à partir du 14 novembre.

Suicides chez France Télécom : drame social et résistance ouvrière (extrait)
Alain Cuénot, Philosophe

Il faut considérer avec attention les réactions des sociologues du travail, des représentants syndicaux et politiques à la vague de suicides, vingt-quatre en dix-huit mois, qui ont frappé les salariés de FranceTélécom. On constate avec effarement la frilosité de leurs conclusions dans leur appréhension du système capitaliste et de son implacable logique d’exploitation salariale.
Dans le cadre d’interventions publiques à la radio et à la télévision, plusieurs sociologues nous déclarent qu’il existe bien un problème de gestion du personnel, résultat majeur d’une politique managériale visant à un surtravail forcé préjudiciable aux salariés, mais ils s’empressent d’ajouter que la majorité des entreprises ne sont heureusement pas construites sur ce modèle ; d’autres s’attachent à mettre l’accent sur la nature psychique de la souffrance au travail, réduisant l’hyperproduc - tivité imposée à un mal-être individuel. Certains, plus inspirés, pointent du doigt la question de la mise en concurrence des salariés entre eux, entraînant une incapacité à opposer une résistance concertée aux manoeuvres des managers. Pour l’ensemble de ces chercheurs, le capitalisme mondialisé ne paraît pas frapper durablement les travailleurs et son système d’alié - nation demeure un phénomène limité dans le temps et relativement exceptionnel.
Du côté du monde syndical, la confusion des propos est tout aussi confondante. Plusieurs responsables avouent leur impuissance devant cette vague de suicides et expriment leur désarroi devant l’impossibilité de définir une nouvelle stratégie de lutte sociale face aux dernières formes de souffrance inédites qui frappent la maind’oeuvre en général. Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT, se contente d’expliquer sommairement qu’il existe bien une financiarisation des entreprises préjudiciables aux travailleurs, et demande impérativement que l’État assure ses responsabilités en tant qu’actionnaire de France Télécom. François Chérèque, secrétaire général de la CFDT, de son côté, constate que « le passage à l’acte révèle un malaise interne à l’entreprise préoccupant ». Seuls les délégués régionaux de Sud font exception, au coeur de ces déclarations lénifiantes, en stigmatisant avec une émotion non feinte le cynisme et la brutalité des méthodes des managers, générant une dégradation irréversible du salarié et de sa dignité d’être humain. Comble de l’hypocrisie, le bureau de la CGT appelle solennellement à manifester « pour un travail décent » pour répondre au mot d’ordre des syndicats européens !...

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Contre l’idéologie de la communication (extrait)
Armand Mattelart, Sociologue

Les technologies de l’information et de la communication comme voie de sortie de crise : tel fut le leitmotiv qui incita dans la seconde moitié des années 1970 les gouvernements des pays industriels à développer des stratégies volontaristes de réindustrialisation. La crise, en l’occurrence, c’était celle ouverte par le double choc pétrolier, et que le rapport emblématique de Simon Nora et Alain Minc sur l’« informatisation de la société » (1978) n’hésitait pas à caractériser comme une « crise de civilisation ». Une double crise diagnostiquée comme celle du modèle de croissance et du mode d’organisation de la volonté générale.
Dans les décennies 1980-1990, les discours techno-utopiques n’eurent de cesse d’annoncer l’avènement de la « société globale de l’information » et de la promouvoir comme paradigme dominant du changement social et caution d’un monde plus libre, plus solidaire, plus transparent.
Au lieu de refonder les systèmes de solidarité mis à mal par la realpolitik libre-échangiste, le projet déterministe de connectivité numérique n’a fait que recycler la norme productiviste et consumériste dudit modèle de croissance et ses logiques socialement discriminatoires. Les algorithmes et modèles mathématiques des traders tirant profit des architectures réticulaires sans mesurer les effets externes de leurs opérations toxiques sur la société sont la caricature de la fuite en avant vers une économie en décalage par rapport aux besoins humains fondamentaux et à la survie de l’écosystème. Cette dérive s’inscrit en droite ligne d’une notion d’information comme quantité de données, de data, tributaire de l’ingénierie de la télécommunication pour qui seule la tuyauterie importe et qui se coupe de la culture, comme production du sens.
La représentation univoque de « la société de l’information » a longtemps cheminé sans que les citoyens aient pu exercer leur droit à un vrai débat sur le projet de société sous-jacent à cette notion performative. Une catégorie conceptuelle qui s’est construite politiquement au rythme des crises depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, associée dès ses débuts à la thèse de la fin des idéologies, de la fin des intellectuels contestataires, au profit de l’ascension irrésistible des intellectuels « positifs », orientés vers la prise de décisions...

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Pouvoir d’achat : camouflage statistique (extrait)
Pierre Concialdi, Economiste

Dans un livre récent (Collectif Lorraine Data, Le Grand Truquage), un collectif de statisticiens et de chercheurs dénonce les usages dévoyés des statistiques par les décideurs politiques. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais semble s’être accentué ces dernières années avec un gouvernement qui affiche ouvertement une « culture du résultat », ce qui renforce le poids des indicateurs chiffrés dans le débat public. L’ouvrage illustre ces dérives à partir de divers exemples (chômage, pauvreté, immigration, éducation, pouvoir d’achat, heures supplémentaires, délinquance) en analysant à chaque fois les méthodes mises en oeuvre dans ces « petits arrangements » avec les statistiques.
En février 2008, 81 % des Français déclaraient que leur pouvoir d’achat avait baissé au cours de l’année écoulée, contre 57 % un an plus tôt. L’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy ne semble donc pas avoir changé la donne, loin de là. Il est difficile de mettre en évidence une volonté directe des pouvoirs publics de peser sur les chiffres, soit par la censure pure et simple (cas de certaines statistiques de l’Éducation nationale), soit par un changement des modes de comptage (cas des statistiques administratives du chômage). En matière de pouvoir d’achat, on peut davantage parler d’un grand camouflage qui s’appuie, dans une large mesure, sur le « brouillard statistique » qui s’est installé sur la question des inégalités depuis une quinzaine d’années.
On se souvient de la polémique lancée début 2004 par Michel- Edouard Leclerc, contestant la mesure du pouvoir d’achat publiée par l’INSEE. Le débat s’était alors focalisé sur la hausse des prix dans la grande distribution, phénomène dénoncé par le ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy. Ce débat couvait depuis le passage à l’euro intervenu au début de l’année 2002. Le directeur général de l’INSEE avait ainsi reconnu qu’il existait un décalage entre la hausse des prix mesurée par l’INSEE et celle ressentie par les ménages à travers les enquêtes d’opinion et que ce décalage était « historiquement élevé », du « jamais vu depuis 1988 ».
La question de l’inflation constitue bien sûr une des dimensions du pouvoir d’achat. Avec le recul du temps, deux constats émergent clairement. Premièrement, il y a bien eu après le passage à l’euro (début 2002) une accélération de l’inflation. Sur l’ensemble des cinq années qui ont suivi, les prix ont augmenté de 10 %, en moyenne, contre 5,7 % au cours des cinq années précédentes. Les Français n’ont pas été victimes d’une illusion d’optique. Deuxièmement, les travaux effectués par l’INSEE à la suite de cette polémique ont montré que, depuis le passage à l’euro, les hausses de prix avaient aussi pesé davantage sur les ménages les plus modestes. Auparavant, elles étaient beaucoup plus homogènes et l’on observait peu d’écarts selon le niveau de revenu des ménages...

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Éloge du « savoir utile » (extrait)
Michel Desmurget et Pierre Baraduc, Chercheurs en neurosciences à l’INSERM et au CNRS

Le libéralisme est une idéologie pragmatique. Sa culture est celle du résultat. Il faut que les investissements rapportent. Ce credo a récemment trouvé sa pleine application dans les réformes qui ont frappé notre système éducatif. L’école a ainsi été priée de recentrer son action sur les « savoirs fondamentaux » pendant que l’université se voyait sommée de proposer des formations « professionnalisantes », ouvertes sur « l’entreprise ». Selon les termes mêmes de notre président : « Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. »

« Les recherches scientifiques ou les idées expérimentales peuvent prendre naissance à l’occasion d’observations fortuites et en quelque sorte involontaires, qui se présentent à nous soit spontanément, soit à l’occasion d’une expérience faite dans un autre but. »

Claude Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865)

Dernièrement, la fièvre utilitariste a étendu sa logique aux institutions de recherche. Au coeur des objectifs affichés par Nicolas Sarkozy et sa ministre Valérie Pécresse : accroître le « financement privé de la recherche », recentrer l’effort sur « deux ou trois thématiques stratégiques », et se lancer dans une « logique de projet ». Afin de vendre la réforme plus aisément, nos gouvernants ont ajouté à leurs discours quelques éléments susceptibles de discréditer la recherche publique et son troupeau de fonctionnaires improductifs, gaspilleurs, allergiques à toute forme d’évaluation et accrochés à leurs privilèges tels des arapèdes aux rochers de Provence (une approche déjà utilisée avec succès pour l’école et l’hôpital). Même « nos » prix Nobel furent réquisitionnés à charge comme autant de contreexemples d’une médiocrité généralisée (« des arbres cachant la forêt »). Secouer ce microcosme sclérosé était devenu indispensable pour gagner la « bataille de l’intelligence » et préserver l’écot du « Français qui se lève tôt ».
La charge présidentielle fut l’occasion d’affirmer une conception de la recherche vue comme un sport de haut niveau, nécessitant d’âpres sacrifices afin d’atteindre « l’excellence ». La métaphore n’est pas anodine, tant elle exalte la compétition, l’individualisme, la tactique de court terme, à l’opposé des valeurs qui fondent le travail du chercheur : la curiosité, la coopération, l’émulation, la construction et la transmission de savoirs patiemment accumulés. Et si le contrôle antidopage est aléatoire en sport, il est impossible en science. Pourtant, la culture du résultat immédiat et la logique des « contrats de projets » rend la fraude toujours plus tentante. Nombre d’exemples récents l’ont malheureusement montré à tous les niveaux de la pyramide scientifique...

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Contre l’écologie de marché (extrait)
Jean-Pierre Lemaire, Signataire de l’Appel pour une gauche écologiste

Les récentes polémiques sur la taxe carbone ont mis en lumière les difficultés rencontrées pour introduire des mesures écologiques dans des structures dominées par l’activité marchande. Depuis l’effondre - ment du « communisme réellement existant », droite et gauche communient allégrement dans la nouvelle religion de « l’économie sociale et écologique de marché » (déclaration de principe du PS).
Le marché est censé représenter une technique naturelle quasiment neutre et scientifique susceptible d’apporter à chacun prospérité et équilibre. Dès lors, il est tentant, face à la montée des périls sur l’environ nement, de faire appel à une si belle méthode pour résoudre les problèmes cruciaux de l’humanité sans changer les modèles de production en vigueur. C’est oublier un peu vite que le marché est d’abord une idéologie, une illusion destinée à faire oublier le capitalisme avec son lot de crises et de dérives financières pour promouvoir un « bon marché » synonyme d’efficacité et de démocratie.
Cette prétendue neutralité est en soi un des avantages de l’opération de camouflage comme le déclare J. K. Galbraith : « Il eut été plus difficile en fait de trouver un nom plus vide de sens et ce fut l’une des raisons de ce choix ».
Les écologistes radicaux dénoncent depuis un moment les impasses d’un capitalisme Vert symbolisé par Nicolas Hulot, Daniel Cohn-Bendit ou Yann Arthus-Bertrand. Le journal La Décroissance rappelle régulièrement le financement par des entreprises d’activités en faveur de l’environnement. Pourtant ce sont les mécanismes mêmes de l’écologie de marché qu’il faut interroger en tentant d’en mettre en lumière les limites à travers une synthèse des travaux de plusieurs économistes hétérodoxes.
Les principes de l’écologie de marché sont anciens. Ils partent du postulat du primat des prix pour orienter les choix de production et de consommation. Or, le marché ne se trouve pas en capacité de prendre en compte certains effets externes comme les dégâts portés à l’environnement. N’ayant pas de prix immédiats, ceux-ci ne sont pas intégrés dans le calcul économique classique. Néanmoins, il est facile de s’apercevoir que la réparation des pollutions constitue un coût pour la collectivité (qu’on songe au ramassage des algues vertes sur les plages bretonnes). Il faut donc orienter les décisions en « internalisant les effets externes », c’est-à-dire en donnant en quelque sorte un prix à l’environnement.
Deux approches sont envisagées : soit une taxe, proposée dès 1920 par Arthur Pigou, soit l’instauration de droits de propriétés ou d’usages négociables sur les biens environnementaux. C’est le sens de la mise en place de droits d’émission de tel ou tel gaz à l’origine des pluies acides ou de l’effet de serre. Dans le cas d’une taxe écologique, l’objectif est d’inciter le consommateur à changer de comportement en agissant sur les prix. On remarquera que l’entreprise se trouve ainsi exonérée de toute responsabilité, puisque le coût supplémentaire est supporté par l’utilisateur final.
Nous disposons désormais d’une expérience de ces principes à travers la mise en place à partir de 2005 du protocole de Kyoto relatif à la réduction des gaz à effets de serre. Pour ne prendre que le marché d’échange des crédits d’émission, la possibilité laissée d’obtenir des droits à bas coûts pour des émissions « évitées » dans les pays de l’Est (MOC) ou du Sud (MDP) a produit de multiples effets pervers en terme de conséquences sociales et d’injustices 1. Encore plus frappant, dans la logique spéculative qui est au coeur du système, les droits d’émission ont vu surgir des marchés dérivés et même des hedge funds, consacrés au carbone dont on connaît désormais le caractère profondément nocif. Au total, Attac enfonce le clou : s’ils n’ont pas permis de réduire les émissions, les marchés du carbone ont en revanche dédouané les pays riches de la reconversion nécessaire...

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Peut-on croire à la lutte contre la fraude fiscale ? (extrait)
Jean-Claude Paye, Sociologue

Le projet de Loi de Finances de 2009 prétend s'attaquer aux trusts montés par des particuliers. Après le coup de canif porté au secret bancaire, estce la preuve que le gouvernement de Sarkozy a choisi de durcir son arsenal contre la fraude fiscale? Ce n'est pas sûr. Comment pourrait-on à la fois vouloir épargner fiscalement les plus riches et faire régner la justice sociale ?
La banque suisse UBS et le fisc américain ont signé un accord ce 19 août 2009, qui met fin momentanément à l’affaire de fraude fiscale qui les opposait. Il permet à la banque d’échapper à un procès. Cependant, UBS doit transmettre les noms de quelque 4 450 titulaires de comptes de contribuables américains soupçonnés de fraude fiscale. Ces données seront transmises par la voie officielle de l’entraide administrative. Les autorités helvétiques ont ainsi légalisé le nouveau rapport de forces et le fisc américain a obtenu l’aval de celles-ci pour enquêter sur d’autres banques suisses.
L’accord définit la taille des mailles du filet avec lequel le fisc américain va partir à la pêche aux fraudeurs.
L’accord de février, par lequel la banque UBS a d’abord accepté, au mépris du droit helvétique, de livrer à la justice américaine le nom d’environ 250 clients qu’elle a aidés à échapper au fisc US n’avait pas arrêté la justice américaine. À peine l’accord était-il signé que celle-ci avait exigé que UBS livre l’identité de quelque 52 000 clients américains titulaires de « comptes secrets illégaux ». Le nouvel accord suspend ces exigences.
UBS, qui s’était déjà acquittée en février d’une amende de 780 millions de dollars et qui avait communiqué à la justice américaine environ 250 noms de titulaires de comptes, ne devra pas payer de pénalités supplémentaires. L’admi - nis tration US n’a en effet pas intérêt à tuer un cheval de Troie qui l’a jusqu’à présent si bien servie et surtout qui peut lui être encore très utile, vu la grande dépendance d’UBS vis-à-vis du marché américain. On doit ainsi s’attendre à de nouvelles attaques étasuniennes contre la place financière suisse.
L’action de l’administration étasunienne contre cette banque helvétique est l’utilisation d’une opération contre l’évasion fiscale de ses nationaux, afin de modifier, à son avantage, les règles de fonctionnement du système bancaire mondial...

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Qu’est-ce que faire la révolution ? (extrait)
Frédéric Thomas, Historien

La société productiviste semble tarir la parole. Nos poètes sont devenus muets, les tribuns ont disparu. Frédéric Thomas nous propose de croiser Marx et Rimbaud qui se rejoignent dans le projet, au croisement de la politique et de la poésie, de régénérer les êtres et le monde. Une réflexion indispensable à l'heure où l'argument de la complexité d'Edgar Morin et de la défunte Fondation Saint-Simon déqualifie les gens de peu et forge le recours aux spécialistes.
Qu’est-ce que faire la révolution ? Au cours de sa brève participation à la Convention et au Comité de salut public, durant la Révolution française, Saint-Just est hanté par cette question. Ne se satisfaisant pas des réponses données alors, il craint de faire la révolution à moitié et de confondre celle-ci avec une nouvelle « machine à gouvernement », et la fin de la monarchie avec la fin de la tyrannie. Il tente de répondre en appelant à former les institutions « auxquelles on n’a point pensé encore », des institutions tant politiques que civiles, qui touchent aux moeurs, à l’amitié et même au bonheur – dont il dira, dans son projet de Constitution, qu’il s’agit d’une idée neuve en Europe. Faire la révolution revient alors à « changer et finir » tout ce qui existe autour de nous.
La jeunesse de Saint-Just, sa fureur romantique et son parcours fulgurant, le silence final aussi – quand le 9 Thermidor, les hurlements des députés interrompent son discours au sein de la Convention, il rejoint sa place, les bras croisés comme par exprès, comme par défi et garde le silence jusqu’à son exécution le lendemain – ont parfois fait penser à Rimbaud.
Le poète a écrit entre 16 et 21 ans, entre rage et promesse, avant de tourner le dos à l’écriture sinon au monde. Il était habité d’une interrogation similaire sur ce qu’être poète et faire de la poésie veut dire, cherchant du côté d’une révolution poétique, de l’amour à réinventer et de la vie à changer, une réponse.
L’intuition fondamentale du surréalisme est d’avoir compris qu’il existe des correspondances entre ces deux interrogations, entre ces deux révolutions. Elles participent d’une même entreprise de bouleversement du monde, dessinent les contours d’un espace nouveau marqué par la conjonction du mot d’ordre politique de Marx – « transformer le monde » – et de la formule poétique de Rimbaud – « changer la vie ».
Mais à quoi bon revenir à ces figures anciennes ? N’est-ce pas accumuler l’impuissance de l’un, l’incapacité de l’autre, l’échec de tous les deux ? Confondre dans une même dynamique surannée, dans un même épuisement, la révolution, la politique, la poésie ? Ne faudrait-il pas plutôt, loin de ces projets par trop encombrants et utopiques, s’attacher à un mode d’action plus modeste et pragmatique, plus classique aussi, qui permette de réelles modifications même transitoires ou réduites ?...

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Comment lire Michel Houellebecq ? (extrait)
Bruno Viard, Professeur de littérature française

L’oeuvre de Michel Houellebecq est complexe, pleine d’ironie et de pièges. Un peu de recul est sans doute nécessaire pour l’évaluer après le temps du scandale ou de l’engouement. La première difficulté provient de l’existence de deux voix bien distinctes dans ses romans, celle d’un pornographe cynique pour qui il n’y a que le sexe qui compte, et celle d’un moraliste austère qui ne jure que par l’amour maternel et le sentiment de la famille.
Certains lecteurs aiment à être choqués, d’autre détestent. Tous ont été servis. D’abord avec la pornographie, ces cons et ces bites, ces chattes et ces vulves. Mais le sexe est triste, hélas : beaucoup de masturbation et de prostitution, beaucoup de fellations aussi, mais guère de couples, juste quelques tentatives qui ne font que différer le moment du suicide ou de l’asile psychiatrique.
De toute façon, tout le monde abandonne tout le monde. Les parents abandonnent leurs enfants qui feront de même à leur tour. Le partenaire sexuel est, lui aussi, éjecté dès qu’il faiblit ou vieillit. Le héros houellebecquien est un solitaire incapable d’empathie avec qui que ce soit, et qui jette un regard féroce sur les ridicules de ses voisins, ses collègues de bureau dans Extension du domaine de la lutte, les soixante-huitards en vacances des Particules élémentaires ou les membres d’un tour operator dans Plateforme.
Volontiers envieux, le personnage houellebecquien n’aime pas les Noirs car ils ont le sens de la fête et qu’ils ont plus de succès auprès des filles. La fête dont on est exclu est sans doute l’expérience houellebecquienne fondamentale. Les autres dansent le slow et moi, je suis tout seul ! Je ne peux pas participer, donc je critique tout !
Ce héros suscite la pitié autant que l’aversion. Quel lecteur n’y reconnaît une part de lui-même ? Beaucoup ont été touchés par la sincérité de l’aveu. Et puis, il y a des causes ! Le héros houellebecquien a été repoussé par sa mère. Il n’a pas reçu d’amour, en a été terriblement frustré et ne peut désormais donner ce qu’il n’a jamais reçu. L’oeuvre de Houellebecq est tout entière traversée par la question de la filiation dans sa dimension sociologique autant que dans sa dimension psychologique. Car c’est toute une génération qui a plus ou moins connu un pareil syndrome d’abandon. Si la libération sexuelle a été vécue comme une fête par la génération 68 (en simplifiant), elle fut un désastre pour la génération suivante qui hurle à travers l’oeuvre houellebec - quienne : « Ma mère, pourquoi m’as-tu abandonné ? »...

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