Numéro 24 - Mai/juin 2011


Sommaire


Éditorial

Prisonnier de son ennemi
La naissance d’une gauche antiproductiviste est à l’ordre du jour. Je voudrais insister sur un enjeu essentiel, mais trop souvent ignoré. À trop vouloir répondre coup pour coup à nos adversaires, à trop vouloir transformer ce qu’ils font si mal…nous finissons par penser et vivre dans les catégories – notamment économiques – que nous détestons. Nous perdons notre temps à rogner les angles alors que jamais ce système ne nous permettra de faire de ce monde un cercle fraternel.
J’entends bien l’argument classique: il faut se battre dans le cadre du système et lutter pour défendre les emplois même les plus néfastes, il faut arracher aux bouffis de la croissance une plus grosse part du gâteau, même si nous savons, tous, que ce gâteau est empoisonné. Que celui qui ne s’est jamais compromis jette donc le premier pavé! Mais à force d’être seulement contre, nous finissons par être « tout contre » le système, ses débats pourris, ses pratiques immondes, ses perversions mentales.
L’année 2012 devrait, une nouvelle fois, prouver que nous ne pouvons plus faire de politique sans vendre notre âme aux gourous de la com. Cessons de porter notre adversaire sur notre dos, car il finira par nous poignarder au moment où nous pensons le vaincre… Il ne s’agit pas d’apprendre à « positiver » sous prétexte que l’on pourrait « moraliser » le système, mais, au contraire, d’être aussi intraitables lorsque nous créons cet autre monde que lorsque nous étions ces militants purs, mais un peu durs à jouir. Il s’agit d’être indomptables, mais sans oublier que le capitalisme ne pourra être arrêté que par du non capitaliste…c’est-à-dire en faisant la part belle à la dérive, à des modes de comportements expérimentaux.
Nous ne devons plus faire de politique aux conditions de nos adversaires. Nous avons besoin d’une gauche buissonnière qui sache tout autant s’investir dans d’autres façons de faire, de sentir, de penser, de rêver que pétitionner, battre le pavé et faire grève. Nous pourrions autrement finir par mourir de paupérisation existentielle. Nous devons fabriquer du réel, des petits morceaux d’un autre monde et non pas seulement répondre à celui de nos adversaires, à l’injustice. La gauche radicale est trop souvent encore dans la consommation de sa radicalité idéologique, forme voisine des autres spectacles. Organisons la gauche antiproductiviste comme une critique pratique de nos conditions d’existence… Une gauche qui soit beaucoup plus une gauche inventive qu’une gauche messianique. Ce chemin est celui de la sécession et de la gourmandise. Cela ne nous interdit pas de lutter pour conquérir de nouveaux droits, mais cela les réoriente, les hiérarchise autrement. Cessons de nous complaire dans un discours critique qui, collant de trop près à celui de nos adversaires, finit par se laisser imposer l’ordre du jour, jusqu’à épouser la grammaire de sa pensée, tout en croyant rester rebelles alors que nous ne faisons qu’escalader son autre face… Apprenons à nous rendre disponibles à d’autres rêveries.
Paul Ariès