Numéro 28 - janvier/février 2012


Sommaire
• Le trésor perdu du socialisme, Jean-Claude Michéa, Philosophe >>> Lire l'article >>>
 
• Faire payer les riches, Jean Gadrey, Economiste >>> Lire l'article >>>
 
• La Gauche française: la menace du social-libéralisme, yvon Quiniou, Philosophe >>> Lire l'article >>>
 
• L'adversaire politique peut-être légitime, pas l'ennemi du peuple!, Jacques Testard, Biologiste >>> Lire l'article >>>
 
• Affaires de clan, le clan des affaires, Yann Fiévet, Professeur d'économie en lycée >>> Lire l'article >>>
 
• Facebook, le portable et l'école ou la culture du narcissisme, Florent Bussy, Professeur de philosophie >>> Lire l'article >>>
 
• Cambodge des Khmers rouge: enfin justice est rendue!, Raoul-Marc Jennar, Docteur en science politique et en études khmères >>> Lire l'article >>>
 
• A cause du peuple!, Paul Ariès, Politiste >>> Lire l'article >>>
 
• Où en est le NPA? Apprendre le communisme, Philippe Pignare, Editeur, membre de la société Louise Michel >>> Lire l'article >>>
 
• Communisme et société, Pierre Zarka, Association des communistes unitaires >>> Lire l'article >>>
 
• La prostitution et l'image de la femme, Tulay Umay, Sociologue >>> Lire l'article >>>
 
• La gauche face aux questions LGBT, Serge Lavignotte, Pasteur, membre de la coordination du Christianisme social >>> Lire l'article >>>
 
• Le véritable changement ne viendra que de nous-mêmes, Yannis Youlountas, Philosophe, poète, écrivain franco-grec >>> Lire l'article >>>
 
• Répression: la domestication sonore, Juliette Volcler, Production radio indépendante >>> Lire l'article >>>
 
• Le génie collectif, Jérémie Piolat, Philosophe >>> Lire l'article >>>
 
• Pour un audit citoyen de la dette publique, Claude Quémar, Président du comité pour l'annulation de la dette du tiers-monde (CADTM France) >>> Lire l'article >>>
 
• Le coin des sophistes - 28, Laurent Paillard, Politologue >>> Lire l'article >>>
 


Éditorial

Battre Sarkozy... sans illusion
  Nous voulons battre Sarkozy, mais sans entretenir d’illusions sur les socialistes. Nous participerons donc à la campagne, mais à notre façon, celle des pas de côté. Nous préférons donc relire ce texte publié dans Les Temps Modernes en 1959 (et récemment republié par Agone) dans lequel Dionys Mascolo (1916-1991), époux de Marguerite Duras et ami de Robert Antelme, s’interroge sur « le sens et l’usage du mot “gauche” ». Ce texte n’a rien perdu de sa fraîcheur ni de son importance. Dionys Mascolo, figure du communisme critique de l’après guerre, y écrit que la gauche ne peut qu’être déchirée puisqu’il est dans sa nature même de l’être. La gauche serait en effet le nom que l’on donne à tout refus (même partiel) de ce qui est. Elle est donc une contestation de tout ce qui est donné comme indépassable : « Tout acte de gauche a ce sens : il est le refus d’une limite établie. Toute réflexion de gauche a ce sens : elle est la négation d’une limite théorique. Toute sensibilité de gauche a ce sens : le dégoût des limites, théoriques et pratiques ». On comprend mieux les résistances des gauches à l’antiproductivisme et à l’objection de croissance qui témoignent de la nécessité de penser et d’organiser des limites. Ce clivage n’est pas nouveau, puisque Mascolo oppose déjà à ce refus des limites caractéristique de la gauche leur acceptation qui, elle, serait révolutionnaire. Il poursuit : si la gauche a une méthode (le refus des limites), elle n’a pas de principe (de concept), contrairement, une fois encore, aux révolutionnaires. Le révolutionnaire n’est donc pas celui qui multiplie les refus, celui qui transgresse plus qu’un autre, car ce n’est pas à la somme des transgressions que l’on juge une politique émancipatrice, mais à sa capacité à donner à chacun le droit de vivre. On pourrait ajouter en cette période de récession que « la question même de refuser ou de ne pas refuser ne se pose qu’à celui qui n’est pas dans l’état de dépossession […]Celui à qui tout est déjà refusé n’a certes pas tellement d’efforts à fournir pour refuser quelque chose, pas tellement à faire pour repousser des tentations inexistantes », mais cela ne contribue en rien à en faire un humain émancipé. La leçon mériterait d’être entendue par tous ceux qui s’entêtent à confondre décroissance et récession, que ce soit Luc Ferry qui, dans Le Figaro du 8 décembre 2011, clame : « On nous avait promis une Europe de la croissance et du plein emploi, nous avons la décroissance et le chômage », ou que ce soient les milieux de droite de la décroissance qui ne voient pas la différence entre l’austérité et le partage et sabrent joyeusement le champagne à chaque flambée du prix du pétrole. Laissons Mascolo répondre à ces dangereux lanceurs de sortilèges antipopulaires : « La question même de refuser ceci ou cela peut n’être que bourgeoise […] C’est l’éternel côté franciscain des riches, complément nécessaire, luxe supplémentaire, grâce auquel il leur devient possible de jouir librement des richesses conservées. » A la question de savoir, non pas ce qu’il faudrait supprimer comme consommation excédentaire, mais ce qui serait « nécessaire pour devenir révolutionnaire », et donc ce qui manque aux hommes de gauche » pour l’être vraiment, Mascolo répond qu’« il leur manque d’abord le simple esprit de pauvreté ou de simplicité… La seule façon de rallier la gauche à l’idée révolutionnaire serait de lui faire admettre que « L’homme en proie au besoin n’est pas un homme – ou il ne l’est que d’autre part […] c’est-à-dire en tant qu’il oublie le besoin, et donc en tant qu’il est déjà un homme : cet être oublieux juste- ment, distrait, désintéressé, curieux, jouisseur, rieur, joueur, buveur, rêveur, par-dessus tout rêveur. L’homme en proie au besoin, lorsqu’il exige que ce besoin soit satisfait, c’est toujours son besoin d’être un homme qu’il exprime »… même à travers la revendication d’une augmentation du SMIC. Et il n’est nullement nécessaire pour cela qu’il sache ce que c’est qu’être un homme. Il suffit qu’il éprouve la nécessité de supprimer ce qui l’empêche de l’être. Ce qui interdit finalement à la gauche d’être révolutionnaire c’est qu’elle oublie qu’aucune exigence de gauche n’est justifiable si elle ne va pas avec un autre projet de société, si elle se contente d’exiger une plus grosse part du gâteau empoisonné. A ceux qui nous accusent de ne pas soutenir le Parti socialiste et de créer un risque d’éparpillement des voix et donc un nouveau 21 avril, à ceux qui nous reprochent de ne pas partir la fleur au fusil avec les candidats de la « vraie gauche » (oui, mais laquelle ?), nous répondrons que la responsabilité ultime leur en incombe. C’est à eux de donner envie de voter pour un projet. Ne reprochez pas au peuple sa lassitude. Tout le reste est, comme disait Marx, du Trade-Unionisme…

Paul Ariès