Numéro 31 - Juillet/août 2012


Sommaire


Éditorial

Quelles stratégies pour les gauches antiproductivistes?
  Le programme du gouvernement Ayrault, on le connaît… au-delà des 60 propositions de François Hollande, elles-mêmes déjà très en retrait du projet du Parti socialiste, nous en avons une excellente illustration avec la façon dont les socialistes gèrent les collectivités territoriales, mais aussi avec les politiques conduites par les amis de Hollande, ceux de l’Internationale socialiste qui, en Grèce comme en Amérique du Sud, s’entêtent à conduire des politiques contraires aux intérêts des plus pauvres… Le véritable projet du gouvernement socialiste, on le connaît : il suffit de lire les notes de la Fondation Terra Nova… ou l’ouvrage de Valérie Rabault et Karine Berger plébiscité lors de la dernière Université d’été du Parti socialiste. Dans Les Trente glorieuses sont devant nous est proposé un véritable business plan de retour à une bonne croissance avec un programme d'investissement de 90 milliards d'euros... Nous avons été Objecteurs de croissance sous la droite, nous le resterons sous cette gauche sociale-libérale productiviste. Nos propositions pour résoudre la misère et l’effondrement climatique ne sont pas Hollando-compatibles. Notre stratégie est celle du refus de la « Rilance » : ni rigueur, car ce n’est pas aux peuples de payer la crise, ni relance, car la croissance ne règle rien et aggrave tout ! Le pouvoir socialiste ne peut qu’échouer compte tenu de son analyse de la crise et de ses politiques. Ce pouvoir ne peut réussir car il mènera ces mêmes politiques qui aggravent la misère et détruisent la planète. En même temps, sa défaite programmée sera très lourde de conséquences, car elle ouvrira la porte à une droite qui se sera entre- temps encore davantage extrême-droitisée. Le PS entraînera aussi dans sa défaite EELV (Europe Écologie les Verts) qui a fait le choix, pour des raisons de carrière, d’appareil, de gros sous, d’antimélenchonisme primaire, de devenir le godillot du PS… Le Front de gauche sort affaibli des législatives et pas seulement électoralement. Cependant, l’absence de ministres communistes au gouvernement, le fait que le Parti socialiste possède, à lui seul, la majorité absolue sont de bonnes nouvelles. Cela crée les conditions pour un renouveau d’un Front de gauche élargi et qui accepte (ENFIN) d’ouvrir toutes grandes portes et fenêtres, y compris vers les organisations restées en marge ou les individus non encartés, un Front de gauche qui choisisse enfin la sortie du nucléaire, la gratuité des services publics, un revenu inconditionnel, un Front de gauche du renouveau du mouvement coopératif, du socialisme municipal de rupture, du syndicalisme à bases multiples, des SEL, des AMAP, des monnaies complémentaires, des centres sociaux. Je le dis avec force, en tant que co-initiateur du Front de gauche antiproductiviste et Objecteur de croissance, nous n’avons, cette fois, plus le droit à l’erreur, plus de droit de ne pas choisir. Face à la défaite programmée du PS/EELV et à l’extrême- droitisation de l’UMP-FN, nous devons construire  une alternative éco-socialiste, une gauche de radicalité anticapitaliste et antiproductiviste. Le Sarkophage n’a pas à  dire comment ni avec qui cheminer vers ce but. Nous constatons que beaucoup de nos idées progressent, avec des dosages différents certes selon les partis, au sein de toutes les familles des gauches non gouvernementales. Des candidats de toutes les gauches ont sollicité notre soutien. D’autres ont refusé l’idée même de notre présence. Signe que les propositions antiproductivistes clivent sérieusement la gauche et qu’une recomposition est bien en cours. Deux chantiers nous attendent. Celui des élections municipales, qui doit être l’occasion de proposer le retour en régie municipale de tous les services publics locaux (eau vitale, transports en commun, restauration scolaire, services funéraires, collecte et traitement des ordures, etc.) afin d’avancer vers la gratuité. Cette gratuité est notre façon à nous, gauche antiproductiviste, de donner du pouvoir d’achat, mais sous une forme démonétarisée qui ne nous rende pas complices de ce système, qui commence à nous faire sortir du capitalisme lui- même. Nous ne sommes pas la gauche de la plus grande louche, nous sommes la gauche qui croit possible de commencer à construire dès maintenant une société du partage et du Bien-vivre. Nous avons beaucoup plus d’imagination que la gauche placebo au pouvoir, qui n’imagine rien sans le retour de la croissance… La première normalité de ce « président normal », c’est de croire, comme Sarkozy, que sans croissance économique rien ne serait possible. Nous pouvons prouver à cette gauche blafarde qu’une autre gauche est possible. Benoît Hamon en parle dans son livre trop vite oublié. Montebourg évoque lui aussi dans son Antimanuel de politique ce passage vers une société de la gratuité et du capital d’existence. L’autre grand chantier qui nous attend, c’est de rendre visible tout ce que ce système rend invisible :les milieux populaires et leurs cultures, les mille et une expérimentations qui existent déjà, bref tout ce qu’il nous faut mutualiser et généraliser pour vivre. Nous devons apprendre à déployer dans toute sa richesse une désobéissance qui ne dise plus seulement « Non » à ce qui nous tue, mais qui ose dire « Oui » à la vraie vie. Ce sera le mot d’ordre du Forum mondial de la pauvreté que nous co-organisons fin juillet avec Emmaüs-Lescar-Pau, et du deuxième Forum national de la désobéissance co-organisé avec la ville de Grigny pour désobéir à la dette en généralisant les  audits des dettes publiques, pour désobéir à l’Union européenne en imposant un référendum d’initiative citoyenne sur le traité Merkozy, en formant les élus et les citoyens à la désobéissance pour multiplier les pas de côté, pour inventer, jour après jour, une société du Bien-vivre, une société du socialisme gourmand. Vive la vie ! ■

Paul Ariès