| Vive la vie bonne !
Editorial N° 15
La presse dominante se moque trop facilement des mises en
garde des militants antiproductivistes contre les agressions
sensorielles dont nous sommes victimes.
Oui, nous sommes des militants de la lenteur ; oui, nous
revendiquons le droit à la nuit ; oui, nous pensons que l’on
n’accorde pas assez d’importance au « prendre soin ».
De plus en plus, nous prévoyons des moments artistiques lors
de nos rassemblements militants (chanteurs, musiciens, slameurs,
chorégraphes, plasticiens, etc.). Ce choix est politique
: mettre en acte la volonté de développer les autres
dimensions de nos personnalités pour ne plus subir
l’économisme dominant (se vivre uniquement en forçats du
travail et de la consommation).
Nous pourrions nous moquer de cette attention accordée au
sensible, sauf si nous admettons que la société productiviste
fait au quotidien l’économie du sensible. Prenons nos objets
ordinaires. Songe-t-on assez aux conséquences de nos choix
d’écriture ? Que signifie sensoriellement le passage de la
plume au stylographe, puis au clavier ? Que signifient aussi
ces lycées qui ressemblent à des quartiers de haute sécurité ?
Que signifent ces abords de centre-villes pub-tréfiés par
l’urbanisme commercial ? Le choix d’une vie bonne, donc simple, |
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est aussi
celui d’une vie sensible. L’éveil de la sensibilité a besoin de temps, de gratuité, de profondeur :
toutes qualités déniées dans un système dirigé par la seule impulsion
quantitative. Norbert Elias a montré que le culte de la raison produit une
éviction du sujet : il songeait alors notamment à la fin de l’artisanat. On
pourrait aujourd’hui parler de la crise de la culture, et en particulier de la
poésie. Les antiproductivistes sont fortement engagés dans la défense de
la poésie, car l’inexplicable relève nécessairement du poétique. Or, c’est
justement cette part humaine la plus profonde qui est aujourd’hui refoulée
par le capitalisme. La crise du poétique est donc révélatrice de la
guerre souterraine que mène la civilisation du symbole et du chiffre, c’est
pourquoi nous devrions accorder de l’importance dans nos messages militants
au beau, au poétique, au sensible.
Le système d’oppression a pénétré très profondément dans nos imaginaires.
Conséquence : ils sont en deuil, qu’il s’agisse de notre imaginaire
alimentaire (celui de la malbouffe), ou sexuel (celui des films porno).
L’imaginaire est toujours lié à une perception du monde, or la perception
spontanée dominante est aujourd’hui à la consommation du monde. Le
politique n’est plus capable de permettre au poétique de se formaliser
sous une forme symbolique : songeons à la disparition des visionnaires et
des tribuns,
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puisque le seul discours autorisé est celui des économistes,
des technocrates.
Est-il insignifiant que le conseil scientifique d’ATTAC soit
impulsé par des économistes, alors que les combattants de Massoud se
disaient des poèmes ? A-t-on assez pensé à l’importance de la poésie et
des poètes dans la Résistance ? Qui se souvient que c’est le grand poète
roumain, Mircéa Dinescu qui a lancé, sur les ondes radiophoniques, l’appel
à l’insurrection contre les Ceausescu ? Écoutons ce que nous dit le poètemilitant
guadeloupéen Patrick Chamoiseau : le principe d’une poétique,
c’est de parier sur les formes invisibles qui se trouvent dans le réel. Cette
dimension poétique du vivant, c’est celle des grands mythes, y compris
révolutionnaires. Une vie simple, c’est déjà une vie qui rappelle l’urgence
et la beauté de vivre.
Voilà pourquoi Le Sarkophage sera présent lors de la Biennale de Lyon, le
27 novembre, à 20 heures, à l’occasion de la conférence sur le thème « Le
local sans les murs » dans l'espace même où est présentée l'oeuvre du
sculpteur Sarkis. Voilà pourquoi Le Sarkophage co-organise le samedi 30
janvier 2010 avec la municipalité de Vaulx-en-Velin un grand colloque
international sur le thème « Ralentir la ville », pour faire société de façon
plus belle.
Responsable rédaction : Paul Ariès |