| Vive la vérole
Editorial N° 12
Jean Charbonnel, ministre du développement industriel et scientifique
de juillet 1972 à février 1974, gaulliste de « gauche », raconte
comment VGE piquera une colère noire lorsqu’il apprendra, en
1973, que les ouvriers de LIP avaient décidé, face à la fermeture de
leur entreprise, d’occuper les locaux, puis « de fabriquer des
montres, de les vendre et de se payer », plutôt que d’être chômeurs.
Giscard d’Estaing n’eut alors pas de mots assez durs pour cracher
son mépris de classe contre ces salariés qui refusaient tout simplement
de rester à leur place : « Il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs
et qu’ils le restent. Ils vont véroler tout le corps social 1. »
Pensez donc, des ouvriers qui n’attendent pas la satisfaction de
leurs revendications du bon vouloir patronal, mais qui choisissent
tout simplement de se passer de patron ! On me dira bien sûr que
c’était une tout autre époque. Celle d’avant la chute du mur. Celle
d’avant l’Union de la gauche. Avant que la Mickeyrrandie ne choisisse
de réhabiliter le monde des entreprises. Avant que les gouvernements
de gauche ne privatisent davantage que ceux de droite.
Avant que les socialistes ne banalisent l’idéologie managériale
jusque dans les services publics, écoles et hôpitaux compris.
Ne sentez-vous pas pourtant que le vent commence sérieusement à
tourner ? Mettons-nous à l’écoute des occupations d’usine et des
séquestrations de patrons voyous. |
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Écoutons ce qui se dit au café du coin sur les fauteurs de crise et ceux qui la paient.
Villepin joue sans doute à se faire peur en qualifiant la situation de révolutionnaire.
Nous aurions tort cependant de bouder notre plaisir lorsque le fond de l’air rougit.
Le glorieux mythe de l’entreprise citoyenne prend visiblement l’eau de toute part.
Ce changement brutal d’époque impose de modifier radicalement notre répertoire
d’action. La multiplication des journées de grève, espacées de longues semaines,
épuise la combativité.
La désobéissance civique s’impose dès lors que le système se claquemure dans la
violence économique et use d’une violence idéologique et policière sans nom.
Nous nous considérons donc plus que jamais comme des dissidents du sarkozysme
totalitaire. Nous ne sommes plus seulement des militants, mais en résistance
contre un système brutal. Nous devons donc penser et agir en dissidents, en refusant
de pactiser avec nos maîtres. Nous devons apprendre chaque fois que c’est
possible à nous passer de leur autorisation. Refuser aussi, comme le dit si bien
Alain Accardo, de rester des petits bourgeois gentilhomme complices du système
de par notre façon de travailler et de vivre. Nous ne pouvons accepter de produire
salement des choses inutiles alors que la planète craque. Nous devons nous constituer
en contre-société partout où c’est possible. Nous devons le faire dans le respect
de nos valeurs de partage et de simplicité volontaire. Nous devons le faire
pour en finir avec « la domination des uns sur les autres et de tous sur la planète ».
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Nous ne pouvons plus nous contenter de négocier pour que l’hypercapitalisme
valorise au mieux nos bras et nos têtes dans des conditions acceptables.
Profitons de cette crise pour arracher les moyens de vivre frugalement, mais dignement.
C’est tout le sens de notre engagement en faveur d’un revenu garanti inconditionnel.
N’attendons rien des patrons, mais commençons à nous émanciper nousmêmes
en renouant avec le geste des Lip, des Chausson, des Tanneries d’Annonay,
des centaines d’entreprises où, dans le passé, des salariés ont décidé de ne pas
rompre leur collectif, de s’approprier les locaux, les machines, les stocks, pour
continuer à produire, parfois autre chose, toujours autrement, que cela plaise ou
pas aux patrons et à l’Etat. Pensons à l’aventure extraordinaire des mineurs gallois
de la Tower Colliery qui, en 1994, à la veille d’être brisés par la fermeture de
leur mine dans le cadre de la privatisation de Mme Thatcher, décidèrent de relever
la tête et rachetèrent leur entreprise 2. Multiplions les coopératives de production,
de distribution, de consommation, de logement, malgré leurs faiblesses, malgré les
difficultés, malgré les échecs programmés. Ce n’est certes pas la voie de la facilité,
mais celle de la responsabilité et de la dignité. Ceux qui ont déjà partagé le bain
de la fraternité lors des longues grèves avec occupation des locaux savent ce que
la coopération apporte en dignité retrouvée.
Responsable rédaction : Paul Ariès |