Hors série Numéro 4 - Avril/juin 2012


Sommaire


Éditorial

Le pays du bonheur contre la gauche sacrificielle
La droite a délégitimé l’Utopie. La gauche avait suivi faisant fi de sa propre histoire. Depuis, les gauches n’osaient plus donner envie de changer de société. Tout au plus promettaient-elles de modifier celle-ci, un peu, rarement beaucoup, jamais à la folie. Ces gauches multipliaient en revanche les discours à majuscules, les discours de donneurs d’ordre. Nous voyons s’opposer au « réalisme » frileux l’éloge des expérimentations et du bricolage, c’est-à-dire aussi le droit de rêver, de penser et de construire en dehors des chemins cloutés. Nous devons oser dire ce qu’on ne dit plus. Nous devons aussi oser commettre des erreurs. Cette gauche assagie était une gauche qui s’économisait au double sens du terme: une gauche qui n’osait plus remettre en cause le cadre dominant ,de la pensée, bref une gauche qui pensait  à l’intérieur du système, une gauche qui devenait frigide à force de ne plus oser faire sécession. Ce hors série exceptionnel du Sarkophage ouvre donc les fenêtres sur ce qui surgit du futur,mais aussi sur ce qui gronde depuis un lointain passé. Nous voulons tout changer, car rien (ou si peu) de ce monde capitaliste et productiviste ne nous va. Nous voulons tout changer, car non seulement c’est nécessaire, mais c’est vraiment possible. Allons, changeons tout! En nous libérant à la fois du capitalisme, du productivisme et de ce que Poutine nomme si bien la verticale du pouvoir, cet esprit de parti qui nous stérilise. Nous ne pourrons en finir avec cette glaciation qui couve toujours sous le feu ardent des engagements sacrificiels au nom de ces fameux lendemains qui déchantent que si nous osons tout à la fois changer notre rapport aux autres (aux femmes et aux pauvres d’abord), à nous-mêmes, mais aussi à la nature, pour inventer, qui sait, demain, un Pacha- mama à la française. Fermer la Bourse, les prisons, en finir avec le nucléaire militaire et civil, abolir la propriété privée lorsqu’elle est nuisible, organiser l’égalité, changer notre vision de l’éducation et de la santé, repenser la police, révolutionner la question du genre et nos rapports aux animaux, etc. Utopie, rétorquera-t-on. Spinoza dénonçait déjà le refus d’occuper l’espace-temps, d’être présent au monde. Et si la vraie question n’est pourtant pas celle du réalisme versus l’utopie, mais celle de la bonne distance. Il ne s’agit plus d’imaginer une utopie qui appelle au sacrifice individuel ou collectif, mais d’ouvrir l’accès à l’eutopie, au socialisme gour- mand. L’eutopie est le bon lieu, le pays du bonheur, celui du Bien-vivre que nous désirons construire. Un vent souffle durant cette campagne présidentielle, qui peut donner à croire qu’une fraction importante des gauches peut en finir avec l’anesthésie de la vie. Ne nous trompons pas : un des pre- miers territoires à libérer sera celui de nos organisations, afin d’en faire des lieux de créativité gourmande, des espaces de libre circulation de la parole. Nos organisations sont construites pour mener des batailles et gagner des guerres, pas pour y vivre. On est bien plus heureux et bien plus vivant dans un club de boulistes, un groupe d’amis, en famille, qu’au sein d’une avant-garde révolutionnaire. Les amitiés y sont rares et fragiles. La bureaucratie a toujours tenu son pouvoir de la gestion de l’utopie et des sacrifices afférents. Fonder un socialisme sur le report de la jouissance, c’est à dire sur une utopie dont la réalisation est sans cesse repoussée, n’est donc pas tant une façon de frustrer les militants au présent que d’asseoir le pouvoir de la direction chargée de gérer cette frustration. Mais cette campagne électorale prouve qu’une autre utopie est possible, qu’une autre utopie est en marche, une utopie qui soit un appel à transformer le naufrage de cette société en exode. Pour Gilles Deleuze, un devenir révolu- tionnaire était tout sauf une nouvelle transcendance, sauf une révolution par en haut, avec ses militants professionnels et ses petits matins blêmes. La meilleure façon de ne plus
« utopiser à l’infini » c’est donc de multiplier les événements, de retisser du lien, tout en respectant les singularités composant les diverses multitudes. C’est aussi de regarder loin pour que nos petits bouts de solution n’aillent pas à l’opposé de la société dont nous rêvons. Chiche : prenons au sérieux cette « règle verte » que le Front de gauche oppose désormais à la règle d’or merkozyste… Chiche : produisons et consom- mons de façon à combler les « besoins de haute nécessité » dans les limites de l’empreinte écologique. Chiche : rendons la parole au peuple en nous souvenant que la vraie démocratie c’est toujours de postuler la compétence des incompétents. Chiche, avançons vers une société de la gratuité du bon usage face à l’interdiction de tous les mésusages sociaux, écologiques et politiques.
Paul Ariès